mercredi 5 mars 2014

Recours aux sources : Que reste-t-il du Vohou-vohou 28 ans après ?


Youssouf Bath, un tenant du Vohou-vohou

Une exposition « historique ». « Cette collection fait partie de l’histoire de la Côte d’Ivoire. » Yaya Savané, conservateur de musée et ancien directeur du musée des civilisations de Côte d’Ivoire, ne croyait pas si bien dire à la vue des œuvres d’artistes ivoiriens qu’il a sélectionné au musée national du Mali, à Bamako, dans le cadre de l’exposition « Esprit vohou-vohou, es-tu là ? »
Pour lui, il faut que l’histoire de la Côte d’Ivoire soit construite et lue également à travers les œuvres d’art majeures des artistes qui ont porté le mouvement Vohou-vohou.
A travers cette exposition, il s’agit de reconstituer, par ailleurs, l’histoire de l’art moderne et contemporain de la Côte d’Ivoire. Sinon, comment peut-on parler de l’art contemporain ou écrire sur l’art en Côte d’Ivoire sans pouvoir pour autant reconstituer son histoire ? C’est à cette problématique que la Rotonde des arts tente de répondre à travers « Esprit Vohou-vohou, es-tu là ? »

Des œuvres d’artistes ivoiriens patrimoines du Mali
C’est d’ailleurs ce qui explique la présentation au grand public de la collection Yankel, des œuvres produites par 14 plasticiens ivoiriens alors étudiants à l’atelier Yankel à Paris. Ces œuvres remises par Jacques Yankel à l’association pour le développement des échanges interculturels ont fait partie de la collection du Musée des arts d’Afrique et d’Océanie. Avant d’atterrir par la suite au musée national du Mali. Ces œuvres, bien qu’appartenant à des artistes ivoiriens font désormais partie du patrimoine national malien.
C’est donc ce pan de l’histoire artistique de la Côte d’Ivoire, mieux cette partie de la mémoire de l’Eburnie qui a fait l’objet de curiosité des amateurs d’arts et du grand public à travers l’exposition qui a ouvert ces portes le 28 novembre 2014, à la Rotonde des arts d’Abidjan-Plateau. Et qui a pris fin le 28 février dernier. La vingtaine d’œuvres regagnera par la suite le musée national du Mali. Mais avant, cette exposition revisite les créations des étudiants qui deviendront plus tard les tenants du Vohou-vohou.
Dès que le visiteur franchi l’entrée de la rotonde des arts, il est accueilli par des pièces majeures du négro-caribéen Gensin et de Christian Lattier, l’arbre tutélaire de l’art contemporain en Côte d’Ivoire.

Le vohou-vohou ou le rejet de l’académisme
Par ailleurs, une visite des 25 œuvres sur les cimaises de la Rotonde des arts permet de mieux comprendre cette tendance artistique qu’est le vohou-vohou, sa genèse, ses éléments distinctifs et la philosophe qu’elle véhicule.
Tributaire de concepts occidentaux dans les années 70, les étudiants de l’école nationale des beaux-arts d’Abidjan se voyaient en marge de leur société. Dans leur grammaire picturale, ils rejettent la culture occidentale. Cependant leurs œuvres gardent la structure sur châssis de la peinture de chevalet. Ainsi, la toile de lin fait place au tapa (écorce de bois battue), ou à la toile de jute.
Dans les œuvres, des matériaux comme les cauris, le sable, le raphia sont intégrés dans les collages. Des décoctions de plantes remplacent chez les plus réfractaires comme Youssouf Bath les colorants acrylique et à huile.
Également, les sujets traités, bien que réalisés à partir de compositions d’ateliers cèdent la place à une imagerie surréelle. Toute chose qui a fait dire, dans la controverse, aux détracteurs  que le vohou constitue un refuge pour tous ceux qui ne maitrisent pas la technique du dessin.
« C’est ma culture qui me permet de voir et d’analyser… Une toile a une âme. C’est ce qui me pousse à aller vers les matériaux traditionnels qui font la jonction entre le monde matériel et immatériel. Cela nous rapproche de notre culture ancestrale », explique Koudougon Théodore.
La démarche du Vohou-vohou avec en son centre la matière a été formalisée en 1985-86 à travers une exposition à l’ex- centre culturel français aujourd’hui l’Institut français. Oliko Deignant dit Oliko la matière, Dosso Sékou, N’Guessan Kra, Yacouba Touré, Koudougnon Théodore et bien d’autres sous le vocable de vohou ont eu le mérite d’engager une réflexion dans le champ artistique ivoirien. Cette révolution a engendré ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui, l’école d’Abidjan.
« Jusqu’en 1972, il y avait pénurie de matériel et l’école n’était plus capable d’en fournir aux étudiants. Ceux qui n’arrivaient donc pas à acheter leur matériel avaient recours aux objets de récupération. Nous étions encouragés en cela par le professeur Serges Hélénon, un martiniquais de l’école Négro-caribéen (…) En outre le contenu des cours était exclusivement académique où l’histoire de l’art qui était enseignés ne faisait jamais référence à l’art africain », souligne Youssouf Bath.
Toutes ces remarques, dira-t-il, ont suscité une prise de conscience chez ces étudiants. « D’où notre refus de la peinture occidentale ou académique pour recourir aux matériaux locaux », avoue-t-il.

L’esprit vohou-vohou inonde le champ artistique ivoirien
Le mouvement Vohou-vohou a incontestablement marqué l’histoire de l’art en Côte d’Ivoire et continue d’influencer la nouvelle génération d’artistes plasticiens. A la vérité cette école a fait des émules et sert aujourd’hui de prétexte de création pour bon nombre d’entre eux. Débuté dans les années 70 et formalisé dans les années 1980 à travers une exposition publique et un manifeste, les premières productions des artistes vohou attendent de  regagner définitivement la Côte d’Ivoire. Hélas ! Le pays ne dispose pas encore d’espace dédié pour accueillir l’histoire écrite à travers cette affirmation de soi des étudiants de l’école nationale des Beaux-arts d’Abidjan. C’est à juste titre que l’ensemble des artistes qui exposait  se sont réjouis de la présence de leurs créations à Bamako.
Le Vohou-vohou doit sa création au dynamisme des étudiants d’alors dont les plus célèbres demeurent les plasticiens Youssouf Bath, Koudougon Théodore, N’Guessan Kra... , sous la houlette du Pr Serges Hélénon. Ainsi que la jeune génération conduite par la peintre ivoirienne la plus présente sur les cimaises, Mathilde Moro également appelée la prêtresse Vohou.

La philosophie du Vohou-vohou
Au-delà de l’effet esthétique recherché, Youssouf Bath souligne que certains artistes du Vohou cherchent à conjurer le mal, à exorciser le démon de la culture occidentale. D’où le recours et non le retour aux sources, précise-t-il. Le vohou-vohou peut être ainsi perçu comme l’expression de l’identité culturelle ivoirienne en termes d’esthétique. Avec plus de liberté dans la création et d’improvisation. La source du Vohou, on le voit ici est philosophique. Bien que les tableaux apparaissent hermétiques, le vohou est un art proche de l’éveil.
Cependant, selon le Professeur Yacouba Konaté dans « Christian Lattier, le sculpteur aux mains nues, édition SEPIA, Sain-Maur, 1993, P.118 »,  « le retour de l’art africain vers sa renaissance consiste à saisir ce destin occidental de l’art nègre comme un point de repère et un point d’achèvement. »

L’origine de l’expression vohou-vohou
Terme gouro (une ethnie du centre-ouest de la Côte d’Ivoire), il a été employé pour la première fois par un étudiant en architecture, Bony Guemian Jean, originaire de cette région.  Ce terme signifie, à l’en croire, « n’importe quoi ».
Asta ZézétagouAza surnommée la grande royale, ancienne de l’atelier Yankel à Paris s’en souvient comme si s’était hier. Guemian comparait ainsi la manière de travailler de ces étudiants sur toile, à la pratique des guérisseurs traditionnels qui appliquaient sur le corps de leurs patients des mélanges d’éléments divers, composés de plantes, de feuilles et d’écorces d’arbres.  Pour lui, les artistes du vohou en faisaient de même en appliquant sur leurs toiles des éléments divers.
Les premières œuvres du vohou se dégagent toutes, de la situation de subordination vis-à-vis de la nature. Ce qui fait dire que les créations qui tirent leur essence de cette école ont atteint un haut niveau. Et cela pour rejoindre Philippe Sers, philosophe de l’art qui soutient : « une œuvre d’art est bonne lorsqu’elle est apte à provoquer des vibrations de l’âme, puisque l’art est le langage de l’âme et que c’est le seul.»
Par ailleurs, il ne faut pas l’oublier, le vohou a pu prendre forme, selon le critique d’art Mimi Errol grâce au regard complice d’une génération d’enseignants : Christian Lattier, Dogo Yao, l’Antillais Hellénon, Jacques Yankel, Clauzel… A cette liste, il faut ajouter des partenaires institutionnels et organisateurs d’exposition comme Georges Courrèges (ancien directeur du Centre culturel français), Marie José Hourantier et le Bin Kadi So.

CHEICKNA D. Salif
In Fratmat.info

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